« En matière de maltraitance (…), le frein le plus important à une demande d’aide est la peur »

décembre 19, 2017 9:40

Rencontre avec Marie Beaulieu, Professeure et titulaire de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées de l’Université de Sherbrooke et du Centre de recherche sur le vieillissement, CIUSS Estrie-CHUS.

Par Manon Fortin, Directrice générale de la FCAAP

Dans la foulée de l’implantation du projet de loi 115 visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité, Mme Marie Beaulie a gentiment accepté de répondre à nos questions.  

Son tout premier projet de recherche concernant la maltraitance remonte à plus de 30 ans. Depuis, plusieurs projets ont défilé sur sa planche à dessins, permettant d’approfondir cette problématique sociale touchant des personnes comptant parmi les plus vulnérables de notre société.

Nous souhaitions, par cette entrevue, connaître la mission de la Chaire de recherche et explorer, par la suite, les défis pour les mois et les années à venir relativement à cette nouvelle donne, induite par les modifications législatives de mai dernier en vue de contrer la maltraitance.

MF : Madame Beaulieu quelle est la mission de votre Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées ?

MB : La Chaire de recherche a été créée en 2010 dans le cadre du premier Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées. Son mandat avait alors été défini pour une période de 5 ans qui a, par la suite, été reconduit pour 2 ans additionnels, jusqu’en octobre 2017. La Chaire de recherche est présentement en voie de renouvellement pour un nouveau cycle de 5 ans, tel qu’annoncé dans le second Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance, paru en juin 2017.

Sur le plan des ressources humaines, l’équipe est constituée de 15 personnes qui travaillent aux divers projets de recherches en cours.

Quatre objectifs canalisent les énergies investies sur le plan de la recherche :

  1. Développer les connaissances et améliorer le savoir pour permettre de contrer la maltraitance;
  2. Porter nos résultats de recherches à la communauté scientifique;
  3. Verser nos connaissances dans des formations;
  4. Transférer nos connaissances en les vulgarisant vers le gouvernement, les organismes du milieu, etc.

De plus, une chaire de recherche se redéfinit continuellement afin de se coller à la réalité qui est en perpétuelle mouvance. Nous aimons travailler dans une perspective de recherche-action avec des groupes et des organismes du milieu. Cela permet à la fois de répondre à leurs besoins et de voir les applications concrètes de nos résultats de recherche.

MF : Depuis quelque temps, en plus du terme maltraitance, nous entendons parler d’intimidation. Pour certains cela peut créer de la confusion. Pouvez-vous nous exposer la différence qui existe entre ces deux termes ?

MB : Tout d’abord l’émergence du terme intimidation dans le contexte actuel provient du parti libéral, qui proposait dans le cadre de sa dernière plate-forme électorale la mise en place d’un plan d’action visant à contrer l’intimidation qui s’inscrit dans un parcours de vie. Un plan gouvernemental a donc été rendu public en novembre 2015.

Il y a plusieurs nuances mais la plus importante, pour nous, est que la maltraitance se produit au sein d’une relation de confiance (action intentionnelle ou non). Tandis que l’intimidation se produit entre un individu ou entres groupes, qu’ils soient en relation de confiance ou non, où s’exerce un rapport de force généralement intentionnel.

MF : Quels sont les défis à venir pour la prochaine année à la suite de l’adoption de la Loi 115 ?

MB : Le débat entourant le signalement obligatoire alimenté par les groupes d’influence préconisant cette position a largement influencé la réflexion et la prise de décision des parlementaires. Nous avons été surpris de constater qu’il n’y avait, dans la Loi 115, aucune pénalité associée à ceux qui ne respecteraient pas l’obligation de signaler une situation de maltraitance. Est-ce que le fait que le signalement soit obligatoire sera plus efficace? Je ne crois pas. Ce qui compte, c’est d’avoir une réponse rapide et satisfaisante pour la personne maltraitée et ses proches à toute situation connue.

Nous avions déjà de nombreux mécanismes de prévention ou de réaction à la maltraitance mais le problème est qu’il était difficile d’en connaître leur application. Par exemple, le mot maltraitance était peu employé et il fallait décoder les situations décrites pour pouvoir déceler sa présence. Ce faisant, nous étions en faveur d’une loi, mais nous ne souhaitions pas  voir le signalement rendu obligatoire mais plutôt   voir l’application des mécanismes existants renforcés, tels que :

  • d’identifier la traçabilité des situations de maltraitance;
  • de réagir plus vite et mieux;
  • de définir le cursus de formation afin de préparer les intervenants et les commissaires.

Nous sommes en plein changement, donc plusieurs éléments sont encore à définir. Nous allons suivre avec attention les effets de ce changement législatif.

MF : Comment voyez-vous le rôle des CAAP dans ce processus qui a pour but de protéger la personne ?

MB : J’ai découvert les CAAP il y a quelques années seulement, et ce que j’ai vu et entendu m’a beaucoup plu. Vous avez un rôle important.

Dans le cadre d’une recherche que nous menons présentement concernant les freins et les leviers à la demande d’aide, nous avons interrogé 450 personnes. Le frein le plus important identifié à la demande d’aide est la peur. Lorsque la personne peut sentir quelqu’un auprès d’elle, cela devient un levier, particulièrement dans les cas de maltraitance. Les CAAP ont un rôle fondamental sur ce plan.

Pour les CAAP, il sera important de monter des procédures d’intervention clairs et de définir comment s’y prendre pour développer une assistance et un accompagnement adaptés à la personne vivant ce type de situation.

Les activités de recherche concernant MADA (Municipalité amie des aînés) et la lutte contre la maltraitance sont les deux thématiques connexes dans lequel se déploiera le terreau de cette collaboration, qui permettra notamment d’évaluer les effets des pratiques de prévention et d’intervention, et de se doter de balises internationales pour mesurer la prévalence et l’ampleur du phénomène de maltraitance. Au Québec, ces activités seront notamment réalisées en collaboration avec l’Institut de la Statistique du Québec[1] et le Secrétariat aux aînés.

Dès 2018, la Fédération des CAAP évaluera avec la Chaire de recherche la possibilité de travailler en collaboration afin de définir les meilleures pratiques pour les CAAP en matière d’assistance et d’accompagnement dans le domaine de la maltraitance.

Cet article est paru dans l’édition de décembre 2017, de notre revue d’information Le Diffuseur, que nous vous invitons à découvrir.

 

[1] L’IDQ a pour mission de guider l’élaboration de meilleures politiques publiques au Québec en constituant une banque d’analyses rigoureuses qui alimenteront le débat au sein de la classe politique et du milieu des affaires.

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Cet article a été écrit par FCAAP

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